À douze, on est plus forts que tout seuls ?
Par Antoine DUCROS - Journal RESO n° 250 - Septembre 2025
Mis en ligne le 19 septembre 2025

Ceux qui, comme moi, étaient en âge de suivre l’actualité politique à l’époque du referendum sur le traité de Maastricht (en septembre 1992) se souviennent sans doute que l’un des arguments rabâchés à l’envi par les partisans du « oui » consistait à expliquer que, pour faire le poids face aux États-Unis (on parlait moins de la Chine, à l’époque), mieux valait que les pays européens s’unissent pour représenter une masse humaine, politique et financière conséquente. Ce que résumait le slogan benêt, censé avoir la force de l’évidence et du bon sens, « À douze, on est plus forts que tout seuls ».

Bien entendu, les partisans du non étaient très sceptiques envers un principe aussi simpliste. Car il ne suffit pas, pour qu’un ensemble pèse sur la scène mondiale, qu’il ait une taille importante. Il faut aussi que ses élites aient la volonté farouche de le faire exister de manière indépendante et d’en affirmer les intérêts, et cette condition semblait déjà à l’époque pour le moins compromise : l’Europe qu’on nous demandait de construire ne s’appuyait sur aucun sentiment commun d’appartenance ni aucune conscience politique commune affirmée, ses zélateurs les plus enthousiastes semblaient bien plus pressés de se défausser sur elle de toutes leurs responsabilités politiques que d’assumer celles-ci à plus grande échelle, et une bonne partie des pays qui la composaient (à commencer par l’Allemagne et le Royaume-Uni) s’épanouissaient parfaitement dans la dépendance vis-à-vis des USA.

Trente-trois ans après, le verdict est sans appel : le récent psychodrame autour des droits de douane imposés par Trump a montré que, décidément, on n’est pas nécessairement plus fort à douze, ni même à vingt-sept, que tout seuls. Dès le début de la crise ouverte par la hausse brutale et unilatérale des droits de douane américains, l’Union Européenne a donné le ton : alors que la Chine ne montrait aucun intérêt pour l’ouverture de discussions et ripostait immédiatement par l’instauration de droits de douanes très élevés sur les produits venus des USA, par la limitation des exportations de terres rares, par le lancement de très opportunes enquêtes anti-dumping contre des sociétés américaines, et par une baisse sensible de ses souscriptions aux bons du trésor de Washington, suscitant un recul assez rapide de Trump, l’Union européenne… expliquait instantanément vouloir négocier, annonçait des hausses de ses propres droits de douane mais dans un délai de deux ou trois mois, proclamait à qui voulait l’entendre qu’il fallait à tout prix éviter une guerre commerciale –et donc surtout ne pas riposter de crainte d’une escalade – et ne prononçait aucune mesure de rétorsion.

Et ce qui devait arriver arriva : cette pleutrerie a débouché sur un accord Trump-Van der Leyen absolument catastrophique, dont la plupart des responsables européens semblent d’ailleurs avoir honte (aucun ne l’a vraiment défendu), selon lequel les Américains imposent 15% de droits de douane sur une liste importante de produits européens, tandis que les leurs sont pour beaucoup exemptés totalement de droits en Europe, et selon lequel aussi les Européens s’engagent à acheter des volumes faramineux d’hydrocarbures américains, alors que l’Europe est censée faire de la décarbonation de son économie, du développement des technologies de pointe permettant de se passer de pétrole, et de son indépendance énergétique, des politiques absolument prioritaires. Cette défaite est d’autant plus flagrante que le Royaume-Uni, sorti de l’UE, a obtenu en négociant seul avec les États-Unis un accord nettement plus favorable !!!

Si l’on rajoute à ça le fait que le grand plan de mise à niveau des armées européennes se traduira, dans la plupart des pays de l’UE, par l’achat massif de matériel américain, même lorsque l’équivalent est fabriqué en Europe (et notamment en France, qui est le seul pays de l’Union à être raisonnablement autonome sur le plan des industries de défense), il saute aux yeux que ceux qui, il y a trente ans, combattaient la construction européenne telle qu’on nous la proposait avaient raison : loin de nous aider à affirmer nos intérêts face aux Américains, cet édifice bureaucratique et bancal en est le cheval de Troie.